Thursday, November 4, 2010

Focus On : Enzo Francescoli Logo Tv

 L'histoire de Enzo Franscescoli n'a pas emprunté les chemins tourmentés qui sont souvent le lot des footballeurs sud-américains issus d'un peuple en proie aux misères que l'on connaît. Fils d'une famille de trois enfants vivant sans grande difficultés à Montevideo (où il est né en 1962), il a suivi des études dans un collège privé catholique, abandonnant les sciences économiques pour le football quand la révélation de ses dons lui  valurent un transfert à River Plate, en Argentine, lignant dans une  étemelle atmosphère de football (son père et ses oncles le pratiquaient), il a enfilé son premier maillot de club à quatorze ans, celui des Wanderers de Montevideo. Il était déjà frappé de ce numéro 10 qu'il porte aujourd'hui au sein de la sélection uruguayenne. A seize ans, alors qu'il évolue en juniors, il confirme les talents de buteur que lui connaissaient ses copains de l'école. L'un d'entre eux, retrouvé pas hasard dans une boutique de Montevideo, m'a raconté : « Enzo ? Inénarrable ! Je l'ai connu, j'ai joué avec lui quand nous étions gosses. Il prenait le ballon dans sa surface, il remontait tout le terrain, dribblant six ou sept joueurs au passage, il entrait dans la surface adverse, il dribblait encore le gardien avant de marquer ! » 

 A seize ans, donc, il réussit 23 buts en 30 matches. En 1979, il est champion avec l'équipe réserve, la « tercera especial ». En 80, il débute logiquement en équipe première. Il a dix-huit ans. Wanderers est vice-champion. Le gamin fluet des cours de récréation, le jeune adolescent à l'allure frêle qui avait débuté en 76 n'a guère pris de volume sur le plan physique. Il est demeuré longiligne. Ses jambes nerveuses, aux attaches fines comme celles d'un pur-sang, ne sont pas devenues celles d'un marathonien. Mais plus que jamais, elles lui servent à placer des démarrages incisifs qui sont autant de flèches empoisonnées pour les défenseurs attachés à ses basques. Ses changements de direction, ses contrepieds ont une soudaineté désarmante. Enzo est un joueur racé, vif, rapide, imprévisible. Antithèse d'un Briegel, il ne ressemble en rien non plus au grand et sec Socratès. Son élégance naturelle, ses courses au style coulé, chaloupé, ses coups de rein et ses feintes de corps évoquent plutôt un certain... Johann Cruijf. Mais il y a autre chose. L'héritage. Des terrains vagues, inévitablement. La finesse et la limpidité de sa technique. Certains d'entre vous se souviennent certainement de l'Argentin Norberto Alonso, qui évolua voici quelques années à l'Olympique de Marseille. Un toucher de balle à la pureté émouvante, pour ceux qui recherchent inlassablement l'ivresse d'un football artistique. 

 La technique d'Enzo Francescoli brille du même éclat. Différence : elle se manifeste plus volontiers en mouvement, en mouvements rapides. La conjugaison de ces deux éléments physique et technique avec un troisième, l'imagination fait de Francescoli un  joueur d'exception. Un régal pour les yeux, un enchantement pour l'esprit. Il est capable d'exprimer tout ce que le football recèle de richesses. Un jeu instinctif, de première intention, tout en déviations, en remises instantanées quand  l'action en cours impose de jouer... court. Un jeu de démarrages, d'accélérations, de changements de rythmes quand un espace libre s'ouvre devant lui. Un jeu de crochets, de dribbles sur place, quand l'étau des défenses l'emprisonne dans ses mâchoires oppressantes. Un jeu clairvoyant, lumineux, quand il convient d'élaborer Foffensive naissante. Un jeu inspiré, précis lorsqu'il s'agit de trouver le partenaire démarqué, d'effectuer la dernière passe, décisive. Un jeu, enfin, efficace, quand, devant le but, le sang-froid est nécessaire pour tromper le gardien adverse. Toutes ces qualités ne pouvaient pas passer inaperçues. Fin 82, Omar Bor-ras, sélectionneur uruguayen, l'appelle en équipe nationale. En février 83, il dispute son premier match sous le maillot de la Céleste, et marque l'unique but d'une victoire sur la Yougoslavie en coupe Nehru, à Calcutta. Depuis, il a disputé pratiquement tous les matches officiels de la sélection. Début 83, Wanderers dispute les premières rencontres de la Copa Liberta-dores. Enzo n'en jouera que deux. 

 Sa réputation a franchi le Rio de la Plata, River Plate s'intéresse à lui. Le président de Wanderers, Mateus Giri, accepte de le laisser partir à Buenos-Aires, retardant simplement l'échéance fatale de deux mois pour cause... d'élections à la présidence du club ! Enzo, qui gagnait 1 500 dollars par mois en Uruguay, se voit offrir en Argentine une formidable promotion sociale, sportive (dans l'un des clubs les plus prestigieux du pays), et aussi de popularité. En avril 83, le voici donc qui débarque dans un pays qui réapprend la liberté avec le retour de la démocratie. Il en est heureux. Il a toujours vécu sous un régime militaire à Montevideo. « Cela pesait, inconsciemment, même quand, étant jeune, je ne parvenais pas très bien à réaliser. Cela se sentait, à l'école, au collège, à la fac... les sorties restreintes... » II sera encore plus heureux quand l'Uruguay suivra l'exemple. « Quand je suis, retourné à Montevideo, les gens étaient plus heureux, plus joyeux. » Si la vie est plus agréable quand se rangent les mitraillettes, sa carrière à River commence mal. Le club se débat dans d'inextricables problèmes financiers, les joueurs font grève pendant deux mois, et il est victime d'une blessure. Il inscrira tout de même seize buts, dans les deux championnats (Nacional et Métropolitain). Alors que River est avant-dernier. En 84, tout va mieux. River perd le Nacional en finale, termine quatrième de Métropolitain, Enzo inscrit... trente buts (meilleur buteur). En 85-86, enfin, son total grimpe à trente-trois. A River, Enzo joue avant-centre, pendant qu'Alonso (Norberto, mais oui !) dirige la manœuvre. Duo d'orfèvres. River est champion métropolitain. L'année de tous les bonheurs, après son mariage avec une jeune compatriote nommée Martela, (qui sera bientôt avocate et l'incite à reprendre ses études) le Mundial en vue, et après, quand sa réputaton aura franchi cette fois l'Atlantique, la perspective de jouer en Europe. Un transfert qui ne sera pas donné ainsi que certains clubs espagnols ou français ont pu en faire l'expérience. Mais un transfert qui permettrait de compter avec un joueur hors du commun doublé d'une personnalité louable à tous les égards pour son ouverture d'esprit. A Buenos-Aires, on l'a surnommé « El Principe », (Le Prince), pour son jeu et son savoir-vivre. Il a la lucidité d'affirmer qu'il ne sera jamais le Roi, comme il le déclara à nos confrères d'El Grafico : « II n 'y en aura jamais qu 'un : Pelé. » Enzo Francescoli n'usurpe pas son titre d'héritier, qu'il mérite de partager avec un Platini ou un Maradona. Comme eux, il élève le football, art populaire, au niveau d'un art tout court. Il lui restitue cette vertu essentielle, source des joies les plus pures et sans laquelle il n'est que l'ombre de lui-même : la beauté esthétique. Celle qui, mieux que tous les discours, mieux que toutes les sanctions, lutte contre la violence, la bêtise, le chauvinisme, et réunit tous les suffrages, dans un même élan d'admiration spontanée. Celle aussi qui, relevant de l'intelligence, érige le football en exemple ; non plus d'aliénation, mais de progrès, comme toutes les formes d'art.








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